Investir en période de crise

Ce que l'histoire et la science nous enseignent

Michael Erbibou

3/25/20263 min read

Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient, une même question revient dans mes échanges avec vous, formulée de différentes façons mais portant toujours le même fond : faut-il vendre ? C'est une question légitime. Et c'est précisément parce qu'elle l'est que je souhaitais y consacrer cette newsletter, avec un peu de recul, quelques éléments historiques, et une réflexion sur ce qui se passe réellement dans la tête d'un investisseur quand les marchés vacillent.

Les marchés financiers détestent l'incertitude, et une crise géopolitique majeure en est la forme la plus brutale. La réaction est donc immédiate, violente, émotionnelle. Ce que les chercheurs en finance comportementale ont mis en évidence depuis plusieurs décennies, c'est que cette réaction n'est pas irrationnelle au sens strict : elle est le produit de mécanismes cognitifs profondément ancrés en nous. Le premier est ce que Daniel Kahneman appelle la disponibilité heuristique, c'est à dire notre tendance à surestimer la probabilité d'un événement simplement parce qu'il est récent, visible et émotionnellement chargé. Quand les images du conflit saturent nos écrans, notre cerveau extrapole naturellement vers le scénario le plus sombre, lui accordant une probabilité bien supérieure à ce que les faits justifient.

Le second est l'aversion aux pertes : nous ressentons une perte deux fois plus intensément qu'un gain équivalent. Dans un marché qui baisse, cette asymétrie psychologique pousse à vendre, souvent au pire moment.

Les exemples historiques sont à cet égard éclairants. En septembre 2001, les marchés américains ont rouvert plusieurs jours après les attentats dans un climat de sidération. Le Dow Jones perdait près de 7 % à la première séance. Les investisseurs qui ont tenu leurs positions ont récupéré l'intégralité de leurs pertes en moins de trois mois. En 2003, lors de l'invasion de l'Irak, les marchés mondiaux se sont effondrés à l'annonce des frappes, avant de rebondir de près de 18 % dans les mois qui ont suivi. En février 2022, l'invasion russe de l'Ukraine a provoqué une onde de choc sur les marchés européens. Un an plus tard, les indices mondiaux avaient largement effacé ce choc, portés par des entreprises qui avaient, elles, continué à fonctionner. Selon une analyse portant sur près de trente événements géopolitiques majeurs depuis 1941, il faut en général moins de cinquante jours aux marchés pour retrouver leur niveau d'avant-crise.

Ces épisodes ne constituent pas une promesse. Ils décrivent un mécanisme : celui par lequel les marchés, après avoir escompté le pire, recalibrent progressivement sur la réalité économique de long terme. Mais ils illustrent aussi un autre biais bien documenté, le biais d'action , cette conviction que face à une situation menaçante, faire quelque chose vaut toujours mieux que ne rien faire. En investissement, ce biais est particulièrement coûteux. L'investisseur qui sort du marché au plus fort de la volatilité cristallise une perte et se prive du retournement. Il doit ensuite décider du bon moment pour réinvestir, ce qui l'expose à un troisième piège, le biais de confirmation : une fois sorti, il cherchera inconsciemment des signaux qui valident sa décision de rester à l'écart, retardant le réinvestissement jusqu'à ce que la hausse soit déjà largement entamée.

Cela ne signifie évidemment pas que le contexte actuel est sans risque, ni que toutes les crises se ressemblent. Le conflit en Iran touche une artère vitale de l'approvisionnement mondial en énergie, et la menace d'un choc inflationniste durable mérite d'être prise au sérieux. Nous l'intégrons pleinement dans notre analyse et dans la construction des allocations. Mais il y a une différence essentielle entre prendre un risque en compte et lui céder. La première démarche est celle d'un investisseur rigoureux. La seconde est celle de l'émotion et l'histoire montre que les grandes erreurs patrimoniales se commettent presque toujours dans des moments exactement semblables à celui que nous traversons, quand l'anxiété est forte, l'information fragmentaire, et la tentation d'agir irrésistible.

Notre positionnement reste celui décrit dans notre note du début du mois. Nous ne cherchons pas à anticiper l'issue du conflit car c'est un exercice dont l'histoire nous montre qu'il est vain. Nous veillons en revanche à ce que vos portefeuilles soient construits pour traverser plusieurs scénarios, en maintenant une diversification réelle, des poches de protection adaptées, et des actifs dont les fondamentaux justifient la détention quelle que soit l'évolution à court terme de l'environnement géopolitique. C'est dans ces moments précis que la valeur d'une gestion structurée et disciplinée se révèle le plus clairement.

Nous restons bien entendu à votre disposition pour échanger sur les implications de ce contexte pour votre situation patrimoniale personnelle.